Il est des lieux où l’histoire se lit dans les gestes autant que dans le foin. La vallée de l’Arve, en Haute-Savoie, en est un exemple : c’est ici, entre paysannerie de montagne et précision mécanique, que s’est écrite une aventure industrielle unique en France, et dont la Manufacture Vallemont se veut aujourd’hui l’une des héritières.
Une vocation née de la contrainte : l’intersaison paysanne
Tout commence au début du XVIIIe siècle. Dans cette vallée où l’agriculture rythme la vie depuis des siècles, l’hiver impose chaque année le même défi : que faire, lorsque les champs se figent sous la neige et que le travail de la terre s’arrête ? Il faut trouver une occupation, un complément de revenu, qui s’accorde avec le mode de vie, les habitudes et l’environnement des montagnards.
C’est dans ce contexte que la micromécanique se fraie naturellement un chemin jusque dans les granges des paysans haut-savoyards, et notamment dans le village de Saint-Sigismond. Sous l’impulsion de Claude-Joseph Ballaloud, horloger établi sur place, les paysans de la région aménagent un atelier dans leur ferme et se mettent à fabriquer, en sous-traitance, des pièces destinées aux horlogers de Genève.
Une organisation du travail se met alors en place, avec sa propre division du temps : les saisons rythment l’alternance entre labeur agricole et labeur mécanique, donnant naissance à une identité artisanale à part entière. L’hiver, quand les champs dorment, on taille, on lime, on ajuste.
L’âge d’or de l’horlogerie savoyarde
Cette activité connaît un développement considérable, qui se poursuit jusqu’à la fin du XIXe siècle. On y fabrique alors pignons, roues dentées, blancs roulants et mouvements de montre, destinés aux grandes maisons horlogères. La vallée de l’Arve devient un foyer de sous-traitance mécanique reconnu bien au-delà de ses frontières, ses productions étant envoyées jusqu’à Genève, Neuchâtel, Besançon, et même en Allemagne.
1848 : la naissance de l’École d’Horlogerie de Cluses
C’est dans ce terreau fertile qu’un décret royal, signé le 31 mars 1848, fonde l’École d’Horlogerie de Cluses. Elle répond à un besoin exprimé de longue date dans la vallée : structurer la formation professionnelle des horlogers, élever la qualité des pièces produites et, avec elle, le niveau de vie de toute une région.
La première rentrée a lieu en 1849. À sa tête, Achille Hubert-Benoît, formé auprès du grand horloger français Abraham-Louis Bréguet, imprime d’emblée à l’école une exigence de haut niveau. L’établissement participera par la suite à de nombreuses expositions universelles, qui contribueront largement à sa renommée.
En 1892, le professeur Charles Poncet ouvre une section consacrée à l’horlogerie électrique et à la petite mécanique de précision, témoignant de la capacité de l’école à anticiper les évolutions techniques de son temps.
Du déclin de l’horlogerie à la naissance du décolletage
Au tournant du XXe siècle, le secteur horloger traverse une crise économique sévère, encore aggravée par la Première Guerre mondiale. Les entreprises de la vallée doivent se réinventer : c’est ainsi que naît le décolletage. Le principe reste le même — la sous-traitance de pièces mécaniques de précision — mais les débouchés changent radicalement : automobile, aéronautique, radio, téléphonie… La vallée de l’Arve met son savoir-faire séculaire au service des industries naissantes du XXe siècle.
Cette reconversion fut si profonde et si rapide qu’elle a fait l’objet d’études universitaires : le géographe Paul Guichonnet la décrivait dès 1961 comme l’une des concentrations industrielles les plus originales, non seulement des Alpes occidentales, mais de la France entière — une industrie qui concentre encore aujourd’hui l’essentiel de la production française de décolletage dans cette même vallée.
Un héritage, une transmission : la Manufacture Vallemont
C’est de cette histoire, faite de mains paysannes devenues mains d’artisans-horlogers, que naît la Manufacture Vallemont. Notre volonté est simple, et à la mesure de cet héritage : perpétuer un savoir-faire local et ancestral, né dans les granges de Haute-Savoie il y a plus de trois siècles, et le faire vivre à travers des réalisations contemporaines.
Chaque pièce sortie de nos ateliers porte la mémoire de tous les artisans qui ont fait de cette vallée l’un des berceaux de la précision mécanique française.
Sources : Musée de l’Horlogerie et du Décolletage de Cluses ; Paul Guichonnet, « Une originale concentration industrielle : le décolletage et l’horlogerie en Haute-Savoie », Le Globe, tome 101, 1961 ; film « Paysans Horloger », Alain Duval.